Chez la Princesse de Polignac
Un jour, la princesse de Polignac a fait une grande soirée en son honneur. Et alors, il y avait vraiment là, enfin, tout ce qu’on peut imaginer de célébrités. Toute la Rothschilderie et toute la Polignacquerie. Et puis les artistes, Stravinsky, Picasso, Nijinsky, Madame Chanel, tous les peintres, tous les écrivains, Claudel, Gide. Et puis, on avait mis le dîner à 8h30, et puis à 8h30 il n’y avait pas de Satie, à 9h, pas de Satie. Et de temps en temps, le majordome, avec sa chaîne en argent, entrait discrètement et disait à la princesse, «Princesse, c’est ce qu’on ne peut pas dîner.» Et elle disait toujours avec son accent anglais, «Foutez-moi la paix.» Alors il s’en allait, alors on parlait, les gens se mettaient les doigts dans le nez, se racontaient des petites histoires. Et à 10h10, on a ouvert les portes tout grands, et, au garde-à-vous, le majordome a dit «le maître Satie». Et alors on a vu entrer ce petit barbu avec des lunettes en fer, avec son complet gris, enfin qui était noir probablement, mais qui était gris de poussière, avec les bas de pantalons relevés 2-3 fois, de sorte qu’au-dessus de la bottine à boutons, on voyait des poils. Et alors, il entre, comme ça, il va droit à la princesse. Et il lui a dit: «Mais voyons, tous ce beau monde, mais je ne savais pas. Excusez-moi, j’étais...» – en tripotant son vieux veston – «Excusez-moi, mais, vous savez, j’étais venu en voisin». Et tout le monde savait qu’il venait tous les jours à pied d’Arcueil. Il avait les chaussures blanches de poussière. Et cet homme qui arrivait au milieu de tout ça cachait cette espèce de misère qu’il ne voulait que personne ne voie, en somme. (Saga 4)