T É M O I N S

Transcriptions de témoignages non édités

Sources

Sigle

Titre

Saga
(1–5)
radiofrance / francemusique
Érik Satie, le Gymnopédiste
par S. de Ville

Conversation avec Francis Poulenc

Jean Cocteau: C’était un homme inénarrable. Francis Poulenc: Oui! Cocteau: il était à la fois d’origine écossaise et de Honfleur, il avait toujours un parapluie sur le bras, il détestait le beau temps, il n’aimait que la pluie et la boue, et il avait un tour d’esprit de ronfleur. Intervieweur: Mais il croyait en lui? Poulenc: Mais bien sûr qu’il croyait en lui. Cocteau: Oui, mais tout en se moquant de lui-même. Poulenc: Oui, avec une modestie extraordinaire. Cocteau: Ces titres qui ont beaucoup fait rire étaient simplement des titres qui l’opposaient aux cathédrales englouties, etc., aux titres impressionnistes. Poulenc: D’ailleurs, chaque titre, n’est-ce pas, chaque titre de Satie, très souvent, ça paraît une pure folie, mais c’était en réaction contre quelque chose. Cocteau: Oui, c’est un Narcisse qui ne voulait pas s’admirer dans l’eau. Poulenc (rit). Intervieweur: Et au point de vue social, comment était-il? Comment se comportait-il vis-à-vis de cette société bourgeoise? Poulenc: Mais il se comportait en homme très bourgeois. Cocteau: Vieux bureaucrate. Poulenc: Vieux bureaucrate, voilà. Cocteau: Petite barbiche blanche, parapluie, chapeau melon qu’il ne quittait jamais, par-dessus qu’il ne quittait jamais non plus. Il venait me rendre visite tous les matins. Intervieweur: Et est-ce qu’il faisait des farces ? On a beaucoup parlé des farces dans Satie. Poulenc: Non, jamais, jamais. Cocteau: Non, il écrivait des cartes, des cartes qui pouvaient être comique. Poulenc: il écrivait des cartes comiques, mais lui-même, jamais, jamais de raconter une histoire drôle, jamais. Cocteau: Il reste une écriture de vieux chinois. Poulenc: Et, non, ça c’est... Il vous écrivait des choses drôles. Intervieweur: Et comment travaillait-il? Poulenc: Nous ne savons pas. Cocteau: Personne ne l’a jamais su. ???: Nous ne savons pas. Cocteau: Quand il est mort, on a retrouvé toutes les lettres qu’il avait reçues, tous les paquets qu’il avait reçus, non ouverts, sous des poussières effrayantes. On a retrouvé ça par couche, comme on retrouve les monuments en Grèce. Poulenc: Oui, c’est ça. (Saga 5)

Le chemin à l’Hôpital Saint-Joseph

Nous avions la possibilité d’avoir une chambre pour Satie. Une chambre très confortable, très normale, où il était assis en face d’une armoire à glace à se contempler toute la journée, ce qui était un peu exaspérant pour lui. Il détestait cette chambre. Il avait fait un travail extraordinaire: Il y avait une ficelle qui partait de son fauteuil, qui actionnait la porte, de façon à ce qu’il ne se lève pas pour ouvrir la porte si quelqu’un frappait à la porte. Et puis un beau jour, il a disparu du Grand Hôtel. Nous l’avons recherché, et on a fini par trouver sa trace dans un petit hôtel à Montparnasse. Là, nous l’avons trouvé avec 42 [de] fièvre, [on a] fait venir un docteur. Je crois qu’il n’avait jamais vu de docteur de sa vie. Et il s’est agi de l’hospitaliser. Ils sont partis avec lui en ambulance. Quand nous sommes arrivés devant l’église de Vaugirard, là où il y a la grande brasserie, Satie a dit, si on descendait, prendre un bock. Donc, il avait son esprit même dans ces conditions. Et nous sommes arrivés à l’hôpital Saint-Joseph, où nous avons pu avoir une chambre grâce au comte de Beaumont. Alors Satie s’est trouvé en présence de religieuses, religieuses un peu étonnées quand elles ont défait la valise, de voir qu’il n’y avait pas de savon. Parce que Satie se frottait la peau avec une pierre ponce. Ce qui faisait qu’il était d’une propreté incroyable et [avait] la peau d’une douceur inimaginable. (Saga 5)

Chez la Princesse de Polignac

Un jour, la princesse de Polignac a fait une grande soirée en son honneur. Et alors, il y avait vraiment là, enfin, tout ce qu’on peut imaginer de célébrités. Toute la Rothschilderie et toute la Polignacquerie. Et puis les artistes, Stravinsky, Picasso, Nijinsky, Madame Chanel, tous les peintres, tous les écrivains, Claudel, Gide. Et puis, on avait mis le dîner à 8h30, et puis à 8h30 il n’y avait pas de Satie, à 9h, pas de Satie. Et de temps en temps, le majordome, avec sa chaîne en argent, entrait discrètement et disait à la princesse, «Princesse, c’est ce qu’on ne peut pas dîner.» Et elle disait toujours avec son accent anglais, «Foutez-moi la paix.» Alors il s’en allait, alors on parlait, les gens se mettaient les doigts dans le nez, se racontaient des petites histoires. Et à 10h10, on a ouvert les portes tout grands, et, au garde-à-vous, le majordome a dit «le maître Satie». Et alors on a vu entrer ce petit barbu avec des lunettes en fer, avec son complet gris, enfin qui était noir probablement, mais qui était gris de poussière, avec les bas de pantalons relevés 2-3 fois, de sorte qu’au-dessus de la bottine à boutons, on voyait des poils. Et alors, il entre, comme ça, il va droit à la princesse. Et il lui a dit: «Mais voyons, tous ce beau monde, mais je ne savais pas. Excusez-moi, j’étais...» – en tripotant son vieux veston – «Excusez-moi, mais, vous savez, j’étais venu en voisin». Et tout le monde savait qu’il venait tous les jours à pied d’Arcueil. Il avait les chaussures blanches de poussière. Et cet homme qui arrivait au milieu de tout ça cachait cette espèce de misère qu’il ne voulait que personne ne voie, en somme. (Saga 4)